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La mort lente de la démocratie locale

Publié le 24/06/2021 • Par Jean-Baptiste Forray • dans : A la une, France  / Ma Gazette

Minées par la course au gigantisme et une décentralisation technocratique, les collectivités ne parviennent plus à rapprocher le citoyen de la décision. La grève du vote atteint des sommets himalayesque

Et si le premier responsable de l’abstention abyssale lors du premier tour des élections départementales et régionales du 20 juin s’appelait François Hollande ? Au lieu de réduire le millefeuille territorial, la réforme des grandes régions et des grands cantons menée lors de la mandature précédente a un peu plus obscurci le paysage.

« Prétendre que Pau est dans la même région que Poitiers, Limoges ou Bressuire, c’est ne jamais être allé en France », taclait le nouveau haut-commissaire au Plan François Bayrou, devant le Sénat à l’automne dernier.

Dans les colonnes de « Libération », ce 22 juin, l’ancien secrétaire d’Etat à la Réforme de l’Etat et à la simplification administrative de François Hollande, Thierry Mandon, n’est pas plus tendre. « Les élections régionales sont des machines à produire de l’abstention de masse », tance-t-il. La Nouvelle-Aquitaine, illustre Thierry Mandon, représente presque un quart de la surface du pays, mais présente un budget inférieur à celui de la métropole de Bordeaux.

« Faut-il s’étonner que les citoyens plus instruits que ce que l’on en dit facilement préfèrent un dimanche de loisirs à une fake démocratie ? La même démonstration vaudrait pour les élections départementales, où même un diplômé de Sciences-po se perdrait dans la mécanique des binômes de titulaires et suppléants de cantons artificiels », dénonce Thierry Mandon.

Système électoral opaque

Un brouillard que ne dissipe pas le second tour du 27 juin. Aux départementales, de nombreux français sont à nouveau appelés aux urnes, alors que des binômes l’ont emporté haut la main dimanche dans leur canton avec plus de 50 % des suffrages. A défaut de participation suffisante, il faut un second tour, là où les jeux paraissent faits. Cette mécanique infernale risque d’augmenter un peu plus les effectifs du premier parti de France, les abstentionnistes, qui a regroupé deux tiers des inscrits dimanche

Aux régionales, les électeurs bretons doivent encore trancher entre cinq listes. A moins d’un improbable sursaut de la participation, la légitimité de la personnalité victorieuse sera ultra-faible. Déjà, lors des municipales de l’an passé, des maires ont été élus à la tête des grandes villes par moins de 20 % des inscrits. Le résultat d’une abstention qui, au-delà des soubresauts de la crise sanitaire, ne cesse de grimper à chaque scrutin local, ou presque.

La grève du vote a des causes multiples qui dépassent souvent le cadre des collectivités. Aux départementales, cette grosse fatigue démocratique a été alimentée par le faible écho réservé au scrutin. Le gouvernement a très peu communiqué sur le fait que cette élection se déroulait en même temps que les régionales. De nombreux Français ont découvert en arrivant dans leur bureau de vote dimanche l’existence des départementales.

Les médias nationaux n’ont pas fait non plus leur travail. Le soir du premier tour, les chaînes infos n’ont quasiment pas mentionné le scrutin. Le lendemain du vote, « Le Figaro » n’a consacré qu’une page aux départementales, contre neuf pour les régionales. Un ratio de 0,5 à 11,5 dans l’édition classique du « Monde ». « Les départementales, qui se déroulent canton par canton, ne sont pas de nature, comme les régionales, à mettre en scène le combat de coq et la course de petits chevaux à un an de la présidentielle », explique le maître de conférence en droit public et politologue Benjamin Morel.

Enjeu faible

Difficile, en sus, d’y voir clair dans les positions des candidats à ces départementales. Face au rejet massif des organisations politiques, les postulants mettent le logo de leur parti en tout petit sur leur bulletin. Les professions de foi, quand elles parviennent à leurs destinataires, ne sont guère plus éclairantes. Les tracts sont souvent tout aussi aseptisés. Même le Parti communiste, dans son dernier bastion du Val-de-Marne, opte pour des slogans formatés. Il défend « un département écologique protecteur innovant ». Difficile de le distinguer de ses adversaires LR qui prônent, comme dans les Yvelines, une collectivité « écoresponsable » fondée sur « la lutte contre la précarité énergétique et les mobilités douces ».

« L’enchevêtrement des deux élections, sans thème de campagne très marquant, n’a pas favorisé la participation », considère Benjamin Morel.  « Les électeurs ont du mal à s’approprier les enjeux, abonde Jean-Victor Roux, administrateur territorial, auteur l’an passé d’un livre sur les maires intitulé « Les sentinelles de la République » [Editions du Cerf]. Depuis que les collectivités ont perdu l’essentiel de leur pouvoir fiscal, ils ne peuvent plus voter en contribuable. Les conseils généraux et régionaux leur apparaissent comme des entités abstraites. Ils ne se considèrent pas comme des usagers de ces collectivités, contrairement à la relation de proximité qu’ils entretiennent avec leur commune. »

Une dérive renforcée, aux yeux de Jean-Victor Roux, par le vice originel de la décentralisation « qui n’a pas été conçue de manière politique, mais technique ». Pour ne pas dire technocratique.

Consumérisme

Le politologue Bastien François le pointait, en 2012, dans « La Démocratie près de chez vous », coécrit avec Agnès Michel (Editions Les petits matins) : « Le code général des collectivités territoriales est un texte obèse à côté duquel la Constitution de la France ressemble aux aventures de Oui-oui. »

« Auparavant, les milieux populaires s’identifiaient énormément à la politique locale. C’était ce qui n’était pas compliqué, ce qui était proche. Ce n’est plus le cas », déplore le politologue Rémi Lefebvre. Dimanche, seuls 11 % des inscrits ont voté le 20 juin à Vaulx-en-Velin (Rhône), 12 % à Clichy-sous-Bois et 17 % à Sochaux (Doubs). Conçue par et pour les élus locaux, la décentralisation a perdu de vue l’objectif des groupes d’action municipale proches du PS dans les années 1970 : « Rendre le pouvoir au citoyen. »

Une dérive accentuée par l’actuel projet de loi « 4D », comme différenciation, décentralisation, déconcentration et décomplexification, grâce auquel les édiles vont bénéficier d’une organisation à la carte. Un système illisible pour le commun des mortels. Comme le déplore le sénateur PS et politologue Eric Kerrouche, il manque « dans le projet de loi “4D” le D de démocratie ».

Dans une société balkanisée, où les attitudes consuméristes prennent le pas sur l’intérêt général, la vie politique locale se réduit à peau de chagrin. Le manque d’assesseurs bénévoles en est le symptôme le plus criant. « Il y a une vingtaine d’années, cette fonction était un honneur. Devoir rémunérer des gens pour tenir les bureaux de vote, lieu symbolique et concret de la démocratie, en dit long sur la déliquescence de notre système politique et le manque de respect pour ceux qui ont donné leur vie pour le suffrage universel », regrette le secrétaire général de l’Association des maires de France, Philippe Laurent (UDI).

Déconnexion

Les électeurs ne sont plus entraînés dans une dynamique de conquête du pouvoir, comme avec le PS lors des municipales de 1977 ou le RPR et l’UDF lors de l’édition suivante de 1983. Rien ne permet de tirer des conclusions définitives du vote de dimanche pour la présidentielle de l’an prochain. « Cette déconnexion entre la vie politique locale et la vie politique nationale ne favorise, à l’évidence, pas la participation », jauge Jean-Victor Roux.

L’offre politique correspond de moins en moins à la demande. Un blocage accentué, selon Benjamin Morel, par notre système électoral : « Unique en Europe, le scrutin régional à deux tours ne repose pas sur une large proportionnelle. La prime majoritaire y est très forte. Cette élection ne peut donc pas tout à fait répondre aux attentes des électeurs, qui ne se sentent pas représentés. »

Faut-il, dans ces conditions, renverser la table ? Les élus locaux n’y sont pas prêts. S’ils disent souvent pis que pendre des grandes régions, à l’instar du Premier ministre, Jean Castex, ils restent des adeptes d’ « une pause institutionnelle » après le big-bang territorial des années « Hollande ». Ils s’accommodent aussi souvent fort bien de l’abstention qui, au PS comme chez LR, présente l’avantage incomparable de survaloriser le dernier carré de fidèles. Un électorat âgé et sûr, qui constitue leur meilleure assurance-vie.

Tag(s) : #cultures
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